Hommage à Henri Maldiney

Evènement | 18 décembre 2013

Henri Maldiney vient de mourir. Le philosophe a été une figure marquante de la Faculté de Philosophie. Quelques mots pour lui rendre hommage.

Henri Maldiney (© D.R.)
Henri Maldiney est mort dans la nuit du 6 au 7 décembre 2013 à l'âge de 101 ans.

Le philosophe a contribué à constituer la riche tradition d'enseignement de la Faculté de Philosophie, puisqu'il y a enseigné de 1953 à 1977, tenant la chaire de "Philosophie générale, d'Anthropologie phénoménologique et d'esthétique".

Il y a l'enseignement, mais aussi l'œuvre du penseur dont l'importance est désormais largement reconnue.

Témoignage de Jean-Philippe PIERRON, Doyen de la Faculté de Philosophie


[legende-image]1290696703239[/legende-image] "À plus de cent un ans, Henri Maldiney vient de mourir. C’est une longue vie de travail acharné qui se termine : celui de la pensée.

Né à Meursault, élevé en Franche-Comté, ancien élève du lycée du Parc à Lyon, de l’ENS-Ulm, agrégé de philosophie, il a commencé à enseigner brièvement à Briançon. La guerre au Chemin des Dames, la captivité en Oflag l’ont marqué.

À la Libération, il choisit d’aller enseigner à Gand (Belgique) ; c’est là qu’il rencontre Elsa, artiste peintre, qui deviendra sa femme. Puis il revient à Lyon où pendant de longues années il marque par la force de sa parole des générations d’étudiants et d’auditeurs en philosophie et en psychologie. Spécialiste d’esthétique, ami des peintres (Bazaine et Tal Coat), des poètes (F. Ponge et A. du Bouchet), il a tardivement publié avec le concours de ses anciens élèves des essais dont l’importance majeure a progressivement été reconnue, même hors de nos frontières.

Les actes des colloques qui se sont tenus à l’occasion de son centenaire sont en voie de parution. Le premier a pour titre Une singulière présence. Jusque dans l’absence, la pensée de Henri Maldiney continuera à nous susciter.

Le site "Maldiney" (http://www.henri-maldiney.org/) récemment ouvert par l’Association Internationale Henri Maldiney permet à chacun de mieux s’orienter face à une œuvre d’une rare densité.

Au moment de sa disparition, nombreux sont ceux qui mesurent leur dette à l’égard de celui qui fut un maître."

Extrait de l'article "L'ouverture est déclarée" (1) :
"Maldiney philosophe travaille sur la langue, l’histoire de l’art ou la psychiatrie. La diversité de ces objets n’est pas éclectisme ou le fait d’un hasardeux batifolage mais exploration sensible des épreuves d’exister engagées dans le dire, le peindre, le pâtir. Elle déploie un geste philosophique rebelle au caractère totalisant de l’institution de la langue lui préférant la parole. Elle élabore une esthétique rétive à l’objectivation savante de l’académie des beaux-arts concentrée sur la facture des œuvres, se rendant attentive, quant à elle, à la fracture qu’à chaque fois elles opèrent. Elle résiste à la logique de l’hôpital qui traque les maladies comme des variétés botaniques, optant pour laisser le malade en sa présence d’existant poindre sous la maladie qui l’objective. Il y a un anarchisme de l’existence avant qu’il soit éthique chez Maldiney. Ouverture, il précède, se sépare et prépare l’anarchisme éthique d’un Levinas. Faire face au monde, quand ce n’est pas pour l’affronter hostilement mais pour l’accueillir, suppose effectivement que vous vous envisagiez au monde. S’envisager, c’est prendre forme et visage dans le regard de l’autre ; c’est le contraire d’une vision objectivante, aliénante, décrite par Levinas, où le regard s’arroge la mise en vue de l’autre et prend possession de lui, l’enveloppe, l’inscrit dans les limites de sa propre identité, c’est-à-dire anéantit l’identité de l’autre en soi. Un regard non captieux s’ouvre à l’épiphanie de l’autre, qui n’apparaît qu’en lui. L’épiphanie de l’autre dans mon propre regard ne va pas sans mon autophanie. (2)

Déclarer l’ouverture sera donc une fracture ouverte. Fracture ouverte pour faire entendre le décisif de l’œuvre d’Henri Maldiney, d’une œuvre consacrée à l’Ouverture : du regard, de la parole, de l’espace."  

Témoignage de Mauro CARBONE, Professeur de Philosophie, spécialité Esthétique et Philosophie de l'art


Henri Maldiney "Henri Maldiney n’a jamais cessé de se situer à l’intérieur de l’horizon de la phénoménologie telle que Maurice Merleau-Ponty (qui a, lui aussi, enseigné à l’Université Lyon 3) l’a introduite en France, tout en approfondissant une position théorique extrêmement personnelle.
En effet, Maldiney n’a pas hésité à critiquer l’attitude d’Edmund Husserl à l’égard des œuvres d’art, une attitude qu’il considère comme spéculaire par rapport à celle de Hegel.

À son avis, Hegel en ignorant le versant esthético-sensible de l’esthétique, Husserl en ignorant son versant esthético-artistique, auraient donc tous les deux conçu l’art sous "un mode représentatif". D’où l’importance qu'a pour Maldiney "une phénoménologie de la αίσθησις, de cette αίσθησις dont l’esthétique tire son nom" et, j’ajouterais, son ambigüité constitutive de science de la connaissance sensible et de philosophie de l’art à la fois.
C’est une telle ambiguïté qui fait, à mon sens, la richesse inépuisable de sa tradition, une tradition dont je me sens, à plus d'un titre, proche."


► Autour de l'œuvre de Henri Maldiney :

Un colloque a été organisé en octobre 2012 afin de souligner la richesse et la fécondité de sa pensée : "Henri Maldiney : une existence philosophique".

Une émission a été également diffusée ce samedi 14 décembre sur France Culture (rediffusion de l'entretien accordé à Alain Veinstein le 11 décembre 1993).

Le site de l'Association Internationale Henri Maldiney :
http://www.henri-maldiney.org/. Celle-ci s'attache à diffuser la pensée du philosophe le plus largement possible et à favoriser la recherche autour de son œuvre. 

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(1) Article de Jean-Philippe Pierron, à paraître chez Mimesis, en 2014, dans un ouvrage collectif intitulé Parole donnée.
(2) Henri Maldiney, "Esthétique et phénoménologie", dans Revue Archives de philosophie, Juillet-Septembre 2011, Tome 74/Cahier 3, p. 467.